Les Mots chantant

Les Mots chantant

Les Mots, Partie 2 L'Instant présent, du recueil Extraits de vies

Le 20 mars 2014,

 

Les Mots

 

« Être seul dans sa propre minorité ne fait pas de soi un fou »

1984, Georges Orwell

 

Je sors de chez moi, monte la rue. Je tourne en rond. Je veux trouver un tabac. Sale habitude ! Je reviens sur mes pas. Prends l'avenue Berger, plus loin mon téléphone indique un tabac. En chemin je pense. Je dois écrire cela fait longtemps que je n'ai pas écrit. Pourquoi pas quelque chose de récent. J'ai écrit trois textes mais … Le tabac. J'entre, et je vois bien que le vendeur matte mes jambes. Je fais comme si je n'avais rien vu. Je passe commande. Je sors et prends la route vers la fac. Dans quinze minutes le séminaire va commencer. Je pense à nouveau : mes textes parlent de mes grands-parents si je continue comme ça, il faudra du temps pour arriver à une époque plus proche. De toute façon le recueil s'appelle Extraits de vies. Le ponctuer de textes sur le présent pourrait être une bonne idée. Ça pourrait déstabiliser les lecteurs. Enfin si des gens me lisent ! Je suis toujours sur l'avenue Berger. Un vieil homme se promène avec son chien. Il marche tout doucement et s'arrête au bout de quelques pas. Le chien a l'air vieux, il marche aussi difficilement que son maître. Je les dépasse et continue. Des travaux, je traverse. Je vais couper en passant par les Fenouillères. Je regarde l'heure, le séminaire commence dans cinq minutes. Je me dépêche. Les rues sont quasi désertes, j'aime ce calme. J'arrive dans le bâtiment central, c'est au quatrième étage. Étant donné mon état, je privilégie l'ascenseur. Mais comme beaucoup de choses dans cette fac, il ne semble pas fonctionner. Je prends les escaliers, il est seize heures. Une jeune fille blonde semble se diriger au même endroit que moi. Physiquement, elle ressemble à une collègue du laboratoire, à tel point que j'ai cru que c'était elle. Dans les escaliers, elle me dépasse. J'ai le temps de bien la regarder, elle a les mêmes cheveux bouclés que ma collègue, comme elle, elle est grande, mince et porte des lunettes. Arrivée devant la porte de la salle, la jeune fille blonde est entrée et s'est installée. J'entre discrètement. Ça n'a pas encore commencé. L'homme qui anime le séminaire est en train de brancher le vidéoprojecteur. Il ne m'a pas vue entrer, il est de dos. Il discute, je n'ose pas dire bonjour, peur de déranger. Je vais m'asseoir, au fond comme à mon habitude. J'aimerai m'effacer de l'espace et du temps. Je ne veux pas être vue. Je ne veux pas être entendue. Je ne sais pas pourquoi j'éprouve ce besoin si fort d'être invisible. Et en même temps, j'écris espérant être lue. Le séminaire commence. Rien à voir avec mon travail. Mais un séminaire qui mêle linguistique et littérature, je ne pouvais pas le rater. Les langues imaginaires. L'homme qui présente ne m'a probablement pas vue, on se connaît. Il suit de près mon travail. Il ne sait pas, mais je l'admire professionnellement. Aisance verbale, aisance devant un public, humour ponctuant bien la présentation, connaissances, modestie... Je ne dirai pas qui il est. Le désavantage d'écrire l'instant présent. Je devrai demander la permission, mais dans mon travail personne ou presque ne sait que j'écris. Et toujours avec cette invraisemblable volonté de me cacher, je ne le dirai pas.

Que dit-il ? « Quand j'étais enfant, je comptais les syllabes ». Il parle du rapport qu'il avait avec les mots dans son enfance. Et là, je me souviens. Quand j'étais enfant, je ne comptais pas les syllabes, non. Avant même de savoir lire je me questionnais sur le sens des mots. Je me demandais pourquoi tel mot avait tel sens. Le mot le plus troublant pour moi était le mot pourquoi. Ce mot-là m’intriguait et souvent je demandais à ma mère « qu’est-ce que ça veut dire pourquoi ? ». Mais la réponse de ma mère ne me convenait pas, je trouvais qu’il manquait quelque chose à cette définition, comme à celle du dictionnaire que j’ai regardée bien plus tard. Et puis j’ai grandi et j’ai appris d’autres langues, je me répétais ce mot « pourquoi » dans toutes ces langues car j’essayais ainsi de le comprendre, de percer son secret. J’aimais ce mot et le détestais tout à la fois. Toutes les questions posées avec ce mot avaient, selon moi, des réponses insatisfaisantes. Aujourd’hui, il m’intrigue moins et je le déteste plus.

L'homme continue et explique qu'il y a deux sortes de langues imaginaires. Avec mes frères, on s'était inventé un univers à nous et une langue. Le but n'était pas de ne pas être entendu par d'autres. Non. Le but était de semer le doute sur le sens de nos phrases dans la tête de nos parents. Cette langue inventée avait pour base le français. Nous avions mis en place tout un jeu de négation. Encore aujourd'hui, il nous arrive de l'utiliser, mais c'est pour rire.

L'homme a prévu de parler de Georges Orwell. Un auteur que j'admire. J'aime ses mots. Car j'aime quand les mots s’emboîtent parfaitement les uns aux autres et que ces mots libèrent une lumière douce mais éclatante de vérité. Je regarde autour de moi : étudiants, et professeurs silencieux et attentifs. Je ne me sens pas à ma place. Pourtant, j'aime ce que je fais. Malheureusement, le métier auquel j'aspire, de nos jours, impose d'être vu et reconnu. C'est le système, la société, la pyramide. J'ai l'impression d'être un logiciel libre incompatible au système d'exploitation de notre monde. Je fais l'effort, je suis là, j'écoute.

Je me demande si les personnes présentes dans cette salle ainsi que l'homme qui anime le séminaire sont vraiment conscients de ce que voulait dire Orwell, de la vraie signification de ses mots. Généralement, les gens critiquent le système dans lequel nous vivons. Leurs critiques restent cependant sans action, juste des mots poussés par le vent. Critique et défense ! Ils défendent ce système car sans lui ils pensent qu'ils perdraient pieds. Alors entendent-ils vraiment les mots d'un auteur comme Orwell ? Je crois qu'ils conçoivent la vérité de ses mots mais en restent éloignés. Cette vérité qui, moi, me rend seule.

Le séminaire est terminé. Je me lève et quitte la salle. Personne ne m'a remarquée. A force de vouloir être invisible, je le suis devenue. Je rentre seule dans le calme des rues quasi désertes. Et dans ma tête résonne un phrase d'Orwell, elle ne me quitte pas : « à une époque de supercherie universelle, dire la vérité est un acte révolutionnaire ».

 

Priscilla



26/03/2014
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