Les Mots chantant

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Un Coeur riche, IV. La Famille du recueil La Mémoire courte

IV. La Famille

 

Un Coeur riche

 

-Où étais-tu? Je t'en prie, réponds moi, ne reste pas dans le silence, je t'ai cherché partout, toute la nuit, mais … bordel... bordel réponds-moi...

Elle pleure.

-Réponds-moi, je t'en prie, parle-moi... aah

Elle est à genoux.

Alors il s'approche, la relève sans la regarder. Elle se laisse faire. Elle attend, elle veut une réponse alors elle attend. Il ne la regarde même pas, elle s'apprête à parler et là il pose sa main contre sa bouche pour l'en empêcher. Puis il s'en va dans la chambre.

Elle pleure encore, elle pleure toujours, elle ne fait que ça. Je m'approche mais elle me repousse.

-Casse-toi, casse-toi, fous le camp toi... toi barre-toi d'ici, tu entends barre-toi, j'veux plus te voir.

Il revient car il l'a entendue, il me regarde, me prend dans ses bras:

-Ne l'écoute pas, tu sais qu'elle ne le pense pas, tu es chez toi ici.

Il la prend par le bras et l'amène dans la chambre, et l'assoit sur le lit. Il a laissé la porte ouverte je le vois, il tient son visage entre ses mains et il murmure. Que lui dit-il? Je ne l'ai jamais su.

Elle se calme, se couche et finit par s'endormir.

Il sort de la chambre, ferme la porte. Maintenant, c'est moi qui pleure.

-Viens, mon garçon. Je sais que c'est dur. Mais on est une famille et on le restera toujours. Je le repousse et lui dit:

-Non! On peut pas continuer Papa, elle va nous rendre fou, j'en ai marre,marre, marre...

-Ne crie pas, tu vas la réveiller! Mon grand, c'est ta mère, et elle est ma femme, tu sais très bien que je ne ferai jamais ça.

-Un jour, je vais partir Papa.

-Non, bien sûr que non, car ici c'est chez toi.

_AH! Ici c'est juste une maison de fous!

Je sais, je sais très bien que ces mots, ces derniers mots que j'ai prononcés lui font mal. Je veux le provoquer, le faire réagir. Voilà sept ans que ça dure. Ma mère est folle depuis sept ans. Pourquoi? Je n'en sais rien, il y a sept ans, moi j'en avais sept et mon frère trois. Nous n'habitions pas ici, dans ce bouge immonde et sombre.

Il se lève, prend une cigarette, sort dehors devant la porte de la maison. Je regarde la table et voit la boîte transparente de médicaments de ma mère, tous les comprimés sont mélangés, aucun est à sa place. Elle a encore tout mélangé, machinalement je prends la boîte pour les trier. Sur la table, il y a des lettres, des factures, des impayés, des avertissements de non paiements, des mises en garde avant visite d'un huissier. Il y a aussi une lettre de Tante Mathilde encore fermée. Il y a un cendrier plein de mégots, de la cendre sur la table. Il y a des photos, qu'est-ce qu'elles font là? Je m'arrête de trier et veux les prendre mais il rentre. Il les voit, et les prend avant moi:

-Je vais les ranger, elle a dû passé la journée à les regarder.

-J'peux les voir?

-Euh... euh... ben je... tu sais je vais les ranger à leur place habituelle pendant que tu tries les médocs de ta mère et après si tu veux toujours les voir je te les donnerai mais à condition qu'elle ne soit pas réveillée.

-Mais bien sûr!

-Ne commence pas.

-Non, Pa, ici rien ne commence, tout se termine!

Il ne me répond pas et s'en va. Je sais au fond qu'il est lassé de mes commentaires, de mes réflexions, mais je ne suis pas capable de m'en empêcher. C'est l'été, il fait chaud, c'est bientôt la fin de la journée. Pour ma mère, c'est le matin. Le temps pour elle n'est pas le même que pour nous. La réalité n'a plus cours à ses yeux.

La première fois qu'elle a eu une crise, je n'ai pas compris ce qui se passait. Je revenais de l'école à l'époque, nous n'habitions pas ici, mais en ville, là où il y a des gens, là où la Terre tourne encore.

J'avais passé une bonne journée, j'avais gagné six billes à ce crétin de Jérémie Touloir pendant la récréation, j'avais eu une bonne note en récitation et j'étais pressé de rentrer et de retrouver Yoann mon frère. Il n'allait pas encore à l'école et quand je rentrais nous jouions avec nos voitures miniatures, il appelait ça des « tututes », il me disait: « Sam, Sam, joue aux tututes? ». Mais ce jour-là, en rentrant je n'ai pas vu Yoann, j'ai vu ma mère devant son miroir dans sa chambre, elle portait une robe de mariée et s'admirait dans la glace. Quand elle m'a vu, elle a sursauté:

-Qui es-tu, toi?

-C'est moi, maman!

-Maman? Tu te trompes mon petit, je n'ai pas d'enfants.

J'étais étonné, j'ai dû resté immobile longtemps car longtemps elle est restée là à me regarder.

-Alors qui es-tu? Reprit-elle soudainement.

-Mais je suis Sam!

-Sam qui?

-Samuel, ton fils!

-Oh! Ça va bien maintenant ! Sors d'ici tout de suite où j'appelle la police, sors , sors, allez!

-Mais maman, maman...
-Arrête de m'appeler comme ça! Sors!

Elle m'a mis dehors. Je suis resté devant la porte de la maison jusqu'à l'arrivée de mon père. Je ne savais pas où était Yoann. Et j'ai pleuré de cinq heures de l'après midi à huit heures du soir, j'ai pleuré, ne comprenant pas pourquoi je ne pouvais pas entrer chez moi, pourquoi ma mère me faisait ça. Je n'ai pas oublié, et je n'oublierai jamais. Le chagrin et la tristesse ne s'effacent jamais. Quand mon père est arrivé et qu'il m'a vu, assis sur les marches devant la porte de la maison, il a tremblé, il a lâché sa veste, elle est tombée au sol, il a couru vers moi m'a pris dans ses bras et d'un coup il a bondit vers la porte et m'a demandé de ne pas entrer. J'ai entendu des cris, des pleurs et la police est venue. Yoann avait disparu. Et depuis nous ne l'avons jamais revu.

Ma mère, dans ses rares moments de lucidité, essaie toujours de se souvenir de ce jour maudit, elle ne sait pas ce qui est arrivé, elle ne se souvient pas de la disparition de Yoann. Dans ses rares moments de lucidité, elle demande pardon, elle implore le pardon, elle veut me prendre dans ses bras, elle veut rattraper le temps que nous perdons quand elle n'est plus avec nous. Moi, je ne veux pas, je refuse, je veux qu'elle ait mal parce qu'elle m'a fait mal.

Les médicaments sont triés. Elle dort encore. Mon père est assis à côté de moi, il regarde le courrier, il laisse de côté la lettre de Tante Mathilde. Elle est la soeur de maman. Et depuis sept ans, elle propose à mon père de s'occuper de sa soeur, de la « prendre en charge », elle veut la faire placer. Mon père ne veut pas. Tout d'abord, il lui a dit non, puis elle a insisté, et là encore il lui a dit non, mais encore elle a insisté et a essayé à notre insu, et là Papa a coupé les ponts. Il est formellement interdit de répondre au téléphone quand elle appelle, de lire et de répondre à ses lettres, et bien sûr de la voir. Si on la croise dans la rue, on doit l'ignorer et partir si elle s'approche. De toute façon, même si mon père ne le dit pas, on se comporte ainsi avec tout le monde. Pas d'amis, pas de famille, pas de voisins, juste nous: ma mère, mon père, moi et le souvenir mal effacé de Yoann.

Mon père se lève et prend son paquet de cigarettes qu'il a laissé dans la cuisine, la nuit tombe doucement, et moi doucement je prend la lettre de Tante Mathilde. Il sort fumer dehors comme à son habitude, je me rends alors dans le couloir et ouvre le placard: je veux trouver ces photos, je ne veux pas oublier le visage de Yoann; mon petit Yoyo, où es-tu?

-Que fais-tu?

Il m'a surpris.

-Euh... je veux les photos!

-Tu as attendu que je sorte pour venir fouiller, pas vrai?

Je baisse la tête. Soudain, elle crie. On se regarde un bref instant et on court vers la chambre. Elle est debout sur le lit, les cheveux défaits, la robe déchirée, les yeux dans le vide:

-Yoann, mon petit,viens voir maman. Viens!

Elle tend les bras devant elle et fixe le vide. Mon père a les larmes aux yeux, en sept ans de folie c'est la première fois qu'elle parle de Yoann.

-Miranda, Miranda, Yoann n'est pas ici.

-Tais-toi, tais-toi! Tout est de ta faute à toi! C'est toi qui l'a pris ! C'est toi qui me l'a enlevé! C'est toi qui me l'a enlevé! Où l'as-tu caché? Où ? Où? Rends-moi mon fils, enfant de salauds! Enfant de salauds! Rends-le moi.

Mon père tremble comme il y a sept ans quand il m'a découvert devant la maison, le visage de ma mère est monstrueux, elle est effrayante. Sa voix est une condensation de haine et de chagrin.

-Tu es venu, tu es venu et tu me l'a pris! Je t'ai laissé faire... aah... aah... je t'ai laissé faire.

Elle pleure. Il pleure. Je pleure. Toujours debout sur le lit, elle se laisse tomber doucement, la nuit s'est installée dehors, la nuit s'est installée dedans. Mon père la prend dans ses bras. Ils sont l'un dans les bras de l'autre, ils forment un cocon, un cocon dans l'espace, hermétique au monde extérieur, ils sont hors du temps, je suis hors d'eux.

Je sors de la chambre et les laisse. Furieux, je suis furieux, la vie me dégoûte. Il ne se passe pas une seule journée sans que l'un de nous ne pleure. Une seule journée, c'est ce que je demande, une seule journée sans pleurs, et je le sais, après une journée comme ça, je demanderai une journée de bonheur. Le bonheur est assassin, il incite à espérer, mais ne vient jamais alors on finit par se laisser crever. Je vais dehors, je m'assoie sur les marches devant la maison et j'ouvre la lettre de Tante Mathilde. Je n'ai jamais réussi à en lire aucune, chaque fois que le facteur en dépose une dans la boite c'est mon père qui la trouve en premier et je ne sais pas ce qu'il en fait. Cette fois il l'a laissée sur la table, il est très fatigué, je le sais, car jamais il n'avait laissé les photos ou les lettres sur la table. La lettre est écrite au stylo, l'encre bleu, papier blanc:

 

«Joe,

 

J'espère que cette lettre tu l'ouvriras, j'espère qu'un jour tu me pardonneras. Je veux vous aider. Miranda est ma sœur, je veux seulement vous aider. Je connais sa maladie, tu le savais quand tu l'as épousée, sa maladie pouvait ressurgir et c'est ce qui s'est passé. Si seulement ça ne faisait de mal à personne, mais deux enfants ont été perdus, vous avez perdu deux enfants!

A nous deux on pourrait mieux gérer ses crises, je sais, j'ai commis une erreur, je suis désolée, mais je m'inquiète à votre sujet. Et Samuel? Comment va-t-il ? Supporte-t-il l'état de sa mère?

Laisse moi venir vous voir, et on discutera, donnez-moi une autre chance, je vous en prie.

…»

 

Je suis choqué. Je ne comprends pas très bien. Ma mère est malade depuis toujours, et mon père l'a toujours su. Très bien. Très bien. Mais qui sont ces deux enfants, il n'y a toujours eu que Yoann et moi, nous deux seulement.

-Sam? Tu es dehors?

-Euh... oui … je... j'arrive Pa.

Je plie la lettre et la range dans ma poche. Je rentre mon père est assis à table:

-Ta mère voudrait que tu ailles la voir dans la chambre.

-Elle est...

-Lucide.

Lentement, je m'approche de la pièce, je suppose qu'elle voudra encore s'excuser. J'entre dans la chambre qui est seulement éclairée d'une lampe de chevet.

-Viens approche mon chéri.

-Tu sais c'est pas la peine de t'excuser, j'ai l'habitude. Je m'assieds près d'elle.

-M'excuser? Ah! J'ai encore dit des choses, je t'ai insulté?

-Si tu t'en rappelles pas c'est pas grave, c'est mieux comme ça.

-Je suis dé...

-C'est pas la peine Maman. Papa a dit que tu voulais me parler.
-Oui, je sais que c'est pas facile pour toi, et avec ton père nous avons pensé t'envoyer chez ta Tante Mathilde, elle s'occupera de toi, tu n'auras plus à me supporter, tu auras une vie meilleure.

Je sens monter la colère du fond de mon cœur et je hurle:

-Alors, alors c'est ça hein? C'est ça! Vous voulez vous débarrasser de moi, et bien comme ça vous n'aurez plus à faire de secret ni même à en cacher, je ne serai plus dans vos pattes, je ne serai plus là pour vous empêcher de faire quoi que ce soit, hein ? Maman , réponds, c'est ça?

Mon père est entré dans la chambre, il me regarde méchamment. Mes hurlements pourraient déclencher chez ma mère une nouvelle crise, il me dit:

-De quoi parles-tu?

-J'ai lu la lettre, celle de Tante Mathilde, je sais, je sais maintenant, elle a toujours été comme ça pas vrai?

-Je t'avais interdit Samuel, tu n'avais pas le droit. Mon père est en colère comme jamais auparavant.

Ma mère est restée calme:

-Ce n'est rien Joe, il aurait fallu tôt ou tard qu'il sache.

-Et qui est l'autre enfant?

A ces mots, ma mère a le souffle coupé, et mon père qui avait posé sa main droite la porte de la chambre, part en la claquant. Ma mère sursaute. Il revient et jette au sol toutes les photos:

-Tu n'as qu'à lui expliquer Miranda car moi j'ai besoin de prendre l'air. Et il s'en va.

Je me baisse et ramasse les photos. Après un silence, je me tourne vers elle, les photos dans les mains.

Son regard est triste et malgré ça, je sens bien qu'elle est là, avec moi, je sais que cette femme en face de moi est ma mère.

-Mon pauvre Sam, ma... ma maladie a été découverte quand je n'avais que dix ans. Mes parents, au départ ne savait pas la gérer, et heureusement Mathilde ma grande sœur a toujours su s'y prendre avec moi. Grâce à elle, j'ai pu continuer à aller à l'école avec les autres enfants, elle me calmait par sa présence, je prenais mes médicaments correctement, et pendant une longue période, j'ai été normale. Puis, j'ai rencontré ton père. Tout se passait bien, et quand j'ai compris que nous passerions probablement notre vie ensemble, je lui ai dit. J'ai eu peur que cela l'effraie et qu'il me quitte. Il est resté, nous nous sommes mariés. Trois ans plus tard, j'ai eu une crise. Les médecins ont pensé que mon traitement n'était plus adapté, alors j'ai essayé un autre traitement. Tout s'est bien passé pendant les six premiers mois, mais je suis tombée enceinte, et j'ai dû arrêté le traitement. Cette période là, Mathilde est venue habiter avec nous. J'avais vraiment besoin d'elle. Je faisais des crises, petites et très courtes, durant ces neuf mois j'ai réussi à garder ma maladie sous contrôle. Mathilde, ton père et moi étions ravis. On pensait que si j'étais capable de me contrôler ainsi alors peut-être que je pourrai me passer du traitement. Le 17 février 1996, j'ai accouché d'une petite fille, ta grande sœur, Rachel. Elle se portait très bien. Les premiers mois ont été très éprouvants, je n'ai pas résisté, mes crises devenaient plus fréquentes et plus importantes. J'ai repris le traitement. Au bout de deux ans, il a fallu que je change encore. Mais un matin, je me suis levée et j'ai oublié de prendre les médicaments, comme je le fais souvent, sauf que là c'était la première fois. Je n'ai pas le moindre souvenir de ce jour. Tout ce que je sais c'est que Rachel a disparu tout comme Yoann.

-Pourquoi je … pourq...

-Pose-moi toutes tes questions.

-Pourquoi moi je n'ai pas disparu?

-Tu ne t'en souviens pas mais Tante Mathilde est restée avec nous de ta naissance jusqu'à sa rencontre avec son ami, euh.. je crois..

-Henri?

-Oui c'est ça. Et elle me surveillait très bien, ensuite j'ai eu Yoann, mais elle vivait avec Henri, je ne voulais pas l'embêter.

-Pourquoi tu as fait des enfants?

Je lui brise le cœur. Depuis longtemps, je veux lui faire mal mais je n'y parviens pas car au fond je ne le veux pas, et là cette question, ces quelques mots jetés comme des lames en plein dans son cœur. Elle tremble.
-Je... tu sais... je …

-Non, pardonne-moi maman, je voulais pas te faire ça.

Elle pleure. Je suis à genoux. Elle pleure encore. Elle pleure toujours. On ne fait que ça. Elle s'approche et me prend dans ses bras.

Mon père entre alors dans la chambre, il s'approche et nous enlace à son tour.

Alors je réalise, je vois, et je sais: nous sommes un tout, nous formons ce cocon qui me manquait tant, hors du temps, dans l'espace, hermétique au monde extérieur, nous sommes unis et liés par la vie, nous sommes une famille.  

 

 Priscilla



13/01/2011
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