Les Mots chantant

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La Laverie abandonnée, Partie 3 Atravers les temps, du recueil Extraits de vies

La Laverie abandonnée

 

Elle me raconte : quand elle était petite, elle allait dans une laverie abandonnée. Elle y avait trouvé des chats. Presque tous les jours, elle y allait après l'école. A cause de son jeune âge, elle ne s'était pas rendue compte qu'une des femelles étaient sur le point de mettre bas. Je ne sais plus dans quel quartier de Marseille elle vivait, dans le XIIIème je crois. Elle et quelques copines de l'école, elles avaient prévenu un refuge. C'est la dame du refuge qui leur avait expliqué quoi faire, comment prendre soin des chats, et qui leur avait dit qu'une portée allait venir au monde. Alors ma mère restait des heures dans cette laverie, elle les nourrissait, les caressait. A tel point, que le jour de la naissance des chatons, la future maman était venue la chercher en miaulant. Elle voulait que ma mère, toute petite-fille, soit présente. Ma mère se souvenait en regardant la venue au monde de ces chatons ce que lui avait dit la dame « il ne faut pas toucher les chatons, il faut laisser la maman s'en occuper... ». J'imagine alors ma mère, se tenant debout près de la future maman, à la fois émerveillée et horrifiée par ce spectacle de la nature, vêtue d'une jupe et d'un chemisier, d'une paire de mocassin noirs vernis et de chaussettes blanches, ses cheveux noirs ondulés, les poings serrés, le souffle coupé. Plus tard, il fallut trouver une famille pour chaque chaton, la dame avait dit qu'il y avait bien trop de chats dans cette laverie - laverie abandonnée... Il me semble que ma mère en avait recueilli deux et que l'un des deux chatons n'avait pas vécu.

Quand ma mère me parle de cette époque, je ressens un léger vent de liberté. Je vois cette époque comme une période où les valeurs, les principes étaient encore un peu reconnus par notre société. On me dit souvent que de nos jours on peut parler ouvertement de tout, dire ce que l'on pense. Je ne suis pas d'accord. De nos jours, on parle beaucoup de sexe, il n'y a plus de tabous, ou plutôt les tabous sont ailleurs. Là où ils n'ont pas lieu d'être. Tout le monde peut s'exprimer grâce à internet, tout le monde peut être quelqu'un, tout le monde veut devenir une star. Les vrais débats, les vraies questions, les vrais problèmes, les valeurs auxquelles quelques uns d'entre nous sont encore attachés sont oubliés. Recouverts de télé-réalité, de consommation à outrance, de faux débats, de faux journalisme... Les journalistes ! Ils devraient être ceux qui parlent ouvertement, à mon sens, on les appelle encore journalistes mais ils ne méritent pas cette appellation... Aujourd’hui, tout le monde s'exprime mais finalement personne ne dit rien.

Ma mère, dans son enfance, a souvent ramené des animaux blessés, abandonnés chez ma grand-mère. Elle les gardait le temps de les soigner et parfois plus. Nous savons, mes frères et moi, d'où nous vient cet amour et ce besoin de prendre soin des animaux abandonnés. Bien sûr, de nos jours, agir ainsi c'est vu comme de la folie. A notre époque, un chat existe pour être caressé, il ne faut pas qu'il utilise ses griffes, pour être tranquille on les lui retire. Un chien existe pour être beau, surtout qu'il n'aboie pas, les voisins seraient dérangés. Nous vivons dans un système qui dénature. Il dénature les animaux : un chat sans griffe, un chien muet, ce sont des peluches vivantes. Et il dénature aussi l'Homme. Quand je préparais ma licence de lettres, de nombreux professeurs conseillaient de ne pas parler avec un accent devant le jury si on passait les concours de l'enseignement. En voyageant, je me suis aperçue que les villes d'Europe se ressemblent toutes. La culture disparaît et avec les valeurs, les langues disparaissent. Nous devenons lentement mais sûrement uniformes : des êtres qui n'ont plus le temps de penser, à qui on n'apprend plus à penser, embourbés dans les problèmes de la vie quotidienne, optant pour les solutions faciles et rapides, prêts à vendre notre âme pour un peu de reconnaissance. Nous marchons tête baissée, et le mur n'est pas loin.

 

Priscilla



05/11/2014
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