Les Mots chantant

Les Mots chantant

Le souvenir d’une vie, du recueil Inévitable

 

 

Le souvenir d’une vie

 

 

« Ne sais-tu pas que  la source de toutes les misères de l’homme, ce n’est pas la mort, mais la crainte de la mort ? »

Epictète.

Extrait des entretiens.

 

 

*

Grand-mère

 

Souvent j’aime m’asseoir sur un rocher au bord de la mer. Là, je ferme mes yeux et me laisse emporter par l’air marin. Je pense à ma vie, à toutes les personnes que j’aime, que j’ai aimées, à mon époux. A tout ce que j’aurais pu faire, tout ce que je n’ai pas fait.

Et aujourd’hui, je me dis qu’une vieille femme comme moi, le cœur plein de souvenirs, la tête pleine d’idées et le corps qui perd vie de jour en jour, ne devrait pas garder pour elle tous ses souvenirs et les partager avec ses petits-enfants. Alors dimanche je n’irai pas au bord de la mer, non, j’irai à la recherche des mes souvenirs et j’emmènerai avec moi le futur de notre famille à travers un voyage dans le passé.

 

*

 

-Bonjour mamie !

-Bonjour ma chérie, où sont les autres ?

-Ils arrivent, maman a dit qu’aujourd’hui on avait le droit d’aller au grenier, c’est vrai ?

-Oui, lui dis-je en souriant, toi, ta sœur, tes cousins et moi, nous irons dans le grenier aujourd’hui.

-Han ! c’est vrai ? ouai, ouai ! Et pourquoi mamie, dis pourquoi ?

-Pourquoi ? Ne sois pas pressée, tu le sauras bientôt.

-Oh ! Dis-moi mamie, s’il te plaît, pourquoi ? Pourquoi va-t-on tous dans le grenier aujourd’hui ?

Je reste à la regarder un moment. Je suis fière de ma famille. Elle ressemble tellement à son grand-père, dans ses gestes, sa façon de s’exprimer, ses yeux.

-Alors mamie, alors ? Pourquoi ?

-Tu sais quand j’avais quatre ou cinq ans j’étais comme toi, j’utilisais le mot pourquoi dans toutes mes phrases. Mais ce mot-là m’intriguait et souvent je demandais à ma mère « qu’est-ce que ça veut dire pourquoi ? ». Mais la réponse de ma mère ne me convenait pas, je trouvais qu’il manquait quelque chose à cette définition, comme à celle du dictionnaire que j’ai regardé bien plus tard. Et puis j’ai grandi et j’ai appris d’autres langues, je me répétais ce mot « pourquoi » dans toutes ces langues  car j’essayais ainsi de le comprendre, de percer son secret. J’aimais ce mot et le détestais tout à la fois. Toutes les questions posées avec ce mot avaient, selon moi, des réponses insatisfaisantes. Aujourd’hui, il m’intrigue moins et je le déteste plus. Et toi Elena, tu ne t’es jamais questionnée sur les mots que tu utilises ?

-Et mamie, d’abord j’ai plus cinq ans, j’ai neuf ans ! Et en plus t’as même pas répondu à ma question !

-Elena ne parle pas comme ça à ta grand-mère !

_Oh ! ce n’est pas grave Jeanne, laisse-la s’exprimer.

Ma belle-fille Jeanne veille toujours à ce que ses enfants aient envers leurs aînés un langage correct. Je m’entends bien avec mes belles filles et quand je les regarde, je me revoie à leur âge. Que ce temps-là est loin !

Nous montons tous les huit au grenier : Elena et sa petite sœur Aurore, Arezki, Nino et leur petite sœur Anna que je tiens dans mes bras et qui est âgée seulement de huit mois, et Bryan et sa sœur Yasmine. J’ai déjà préparé les lieux, je leur propose de s’asseoir au sol pendant que je donne la petite Anna à sa mère, ma fille Eléonore qui nous a rejoint. Devant leurs yeux des tas de cartons sont empilés les uns sur les autres. Elena s’approche de l’un d’eux, se retourne vers sa sœur, chuchote à son oreille, puis me regarde du coin de l’œil. Sur ce carton il est écrit : MARIAGE. Il contient en plus de ma vieille robe, mon bouquet, mon voile, les lettres de félicitations, le livre d’or et bien d’autres choses encore.

-Mamie c’est quoi qu’y a dans le carton ?

-Et bien Aurore, qu’y a-t-il d’écrit ?

-Ma… mari… mariagee… mariage !

-Si vous êtes sages et si tout le monde est d’accord nous l’ouvrirons plus tard.

-Oh oui, oui, oui crie Elena.

-Arrête Elena, t’es pas toute seule ! mamie pourquoi sommes-nous là aujourd’hui ? Me dit Arezki avec son air taciturne. Il est le plus grand de mes petits enfants, il a quinze ans, et il porte le prénom de son grand-père. Quand il parle, ses mots sont posés et calmes. Il ne parle que lorsque c’est nécessaire, il aime être seul, lit beaucoup. Et c’est depuis que son grand-père nous a quittés qu’il ne rit plus.

-Vous savez, je n’ai pratiquement pas connu mes grands-parents Le père de ma mère est décédé bien avent que je vienne au monde, mon grand-père paternel et ma grand-mère maternelle sont décédés quand j’étais enfant…

-C’est quoi patenel et matenel ? balbutie Yasmine.

-Paternel et maternel ! corrige Bryan.

-Mon grand-père paternel c’est le père de mon père. Et ma grand-mère maternelle c’est la mère de ma mère. Quand à la mère de mon père, elle nous a quitté quand j’avais vingt-et-un ans, je l’ai très peu connu. Je sais très peu de choses de mes grands-parents.

-Oui mais toi, tu vas pas mourir mamie ! S’exclame Nino.

Je le regarde longuement, troublée par ces quelques mots qu’il venait de jeter avec toute l’innocence du monde.

-Tu sais mon chéri, il y a un début et une fin pour chaque chose. Personne est éternel et c’est pourquoi je souhaite vous raconter mon passé. Moi, jusqu’à aujourd’hui ma tête est remplie de questions au sujet de mes grands-parents et de leur vie.

Arezki soudain se lève, les yeux pleins de larmes il me regarde et s’écrie :

-Non je refuse, tu n’as pas le droit !

A ces mots, il s’en va en courant. J’entends alors ses pas dans les escaliers : boom boom boom… comme les battements de mon vieux cœur qui m’échappent eux aussi un peu plus chaque jour. Eléonore se lève à son tour me donne Anna et :

-Ne t’inquiète pas, je vais aller lui parler.

-Mamie qu’est-ce qu’il a Arezki ?

-Ce n’est rien, je suis sûre qu’il va revenir.

Je remarque que Bryan et Nino ont la tête baissée, ils ont compris ce que je voulais dire mais les plus jeunes n’ont pas compris mon petit discours.

Bryan s’approche d’un carton où il est écrit : ETUDES au marker noir. Il a treize ans et veut devenir architecte.

-Mamie, on peut ouvrir celui-là si tu veux bien ?

-Bien sûr, Nino veux-tu bien aider ton cousin s’il te plaît.

-Oui mamie.

Du haut de ces dix ans Nino joue toujours les petits costauds, il me rappelle mon frère. Ils approchent le carton de moi, Anna, toujours dans mes bras, essaie d’attraper mes lunettes. J’ouvre le carton. Les enfants n’osent pas toucher, je leur fais un signe de la tête et à ce moment là chacun d’entre eux se jette dans le carton pour en sortir quelque chose. Yasmine attrape une photo de son grand-père et moi. Une photo qui date de l’époque de nos études, lorsque nous habitions à Aix en Provence. Nous regardons tous les deux l’objectif en souriant, nous avons joint nos mains pour tenir un couteau qui servait à couper notre gâteau d’anniversaire. Cette année là, je crois 2008, mon époux fêtait ses trente-quatre ans et moi mes vingt-trois ans. Le gâteau n’est quasiment pas visible sur la photo, c’était un simple gâteau au chocolat. C’était bien avant la naissance de mes enfants. Yasmine me regarde timidement et de sa petite voix me dit :

-C’est toi ? en me montrant sur la photo.

-Oui et là c’est ton grand-père.

-T’étais jeune, oh la la la ! 

-Ha ha ha ! et oui mamie était jeune !

Je jette un coup d’œil à Aurore, elle tient dans ses mains une pochette plastique, elle me montre ce qu’il ait écrit dessus : Atelier d’écriture semestre 2 année 2009.

-Qu’est ce que c’est ?

-Oh ça date d’il y a longtemps, tu sais. C’est un cours d’atelier d’écriture que j’ai suivi quand j’étais étudiante en 2009.

A ce moment là, Eléonore entre dans le grenier, s’approche de moi et murmure : « il arrive », elle prend Anna qui s’était endormie dans mes bras et ressort. Là, Arezki arrive. Il va s’asseoir là où il était avant de partir, il n’ose pas me regarder. Il fixe le sol. Je cherche ses yeux en vain. Je veux le réconforter, lui dire que tout ira bien. Elena prend la pochette des mains de sa sœur et en sort une feuille au hasard.

-Hé ! T’as pas le droit tu dois demander.

-Ce n’est pas grave Bryan, aujourd’hui pas de disputes, s’il vous plaît.

Elena me tend la feuille et me demande de lire et d’expliquer ce que c’est.

-Pendant ces fameux cours nous explorions différentes façons d’écrire. Il était question d’autobiographie.

-C’est quoi l’autobiographie ?

-Ca veut dire écrire sur soi, sur sa vie. Nous devions parler de nous. Ce texte là est un souvenir, nous devions en raconter un.

-Lis le s’il te plaît !

-Alors ce qui est écrit c’est vrai ?

-Je vais d’abord le lire :

 

Le premier mot que j’ai su lire.

 

L’enfant alla voir sa mère, avec dans sa main une feuille polycopiée. La mère prit le document et le lut. Il y avait en première partie une longue liste de mots et en deuxième partie un texte. Elle regarda son enfant longuement puis lui dit : « Nous allons commencer ». L’enfant assit à côté de sa mère avait la feuille sous ses yeux et ne savait pas par où commencer. Sa mère posa l’index sous le premier mot de la liste, l’enfant dit « je n’sais pas ». Alors elle prononça le mot, l’enfant le répéta. Puis elle posa l’index sous le deuxième mot, l’enfant dit encore une fois « je n’sais pas », et encore une fois elle prononça le mot qu’il répéta. La mère montra le troisième mot de la liste, l’enfant était sur le point d’articuler quand elle lui dit «  tu n’sais pas, je présume », il répondit d’un signe de la tête : non. Elle décida alors de lire tous les mots de la liste à son enfant en prenant soin qu’il les répéta en les regardant. Une fois la liste lue, elle reposa son index à côté du premier mot. L’enfant réfléchit longtemps puis il regarda sa mère, et lorsqu’il fut sur le point d’articuler son « je ne sais pas », elle s’exclama : «  fais un effort ! bon réfléchis, je reviens ». Sa mère se leva et alla dans la pièce à côté. L’enfant regarda à nouveau le mot, longtemps, dans sa tête il essayait d’assembler des syllabes les unes aux autres pour former un quelconque mot. Sa mère revint, elle se rassit à côté de lui, l’enfant la regarda et dit « é…pée ». La mère lui sourit. 

 

Le 4 février 2009.

 

-C’est fini ? Toi t’étais l’enfant ou la maman ?

-C’est quoi é…pée ?

-Mamie, j’ai faim.

-Alors, moi j’étais l’enfant, et une épée c’est une arme. Tu as raison moi aussi j’ai faim, mais quelle heure est-il ? Oh, il est presque midi ! Si vous voulez bien, on va descendre et aider tante Jeanne à préparer le repas et mettre le couvert.

-D’accord mamie.

Nous nous levons et descendons. Je remarque qu’Arezki est resté dans le grenier, je m’arrête, me retourne et vois qu’il dépose quelque chose dans le carton ouvert.

 

*

Arezki

 

Je suis en colère, mes pieds dans les escaliers cognent aussi fort que ma douleur. Je traverse le salon, puis la terrasse et cours vers la cabane. Cette vieille cabane que mon grand-père a construite bien avant la naissance de mon oncle Yani. Il nous racontait souvent que l’été grand-mère et lui y passaient des soirées inoubliables, à la lueur des bougies, à faire des parties de dominos avec un fond de musique, parfois avec des amis. C’est une cabane en chêne et j’aime y venir seul. Avant j’y allais avec lui, il me parlait pendant des heures et j’aimais l’écouter. Il me parlait de son époque, de politique, de l’Algérie, de ses parents, de sa famille. Il me racontait les parties de chasses qu’il faisait avec son père et ses frères. Quand j’avais neuf ans, je détestais mon prénom, porter le prénom de son grand-père, je trouvais ça nul ! Aujourd’hui, je m’en veux d’avoir eu cette pensée. Dans la cabane, il y a un meuble en chêne lui aussi, avec des tiroirs, je n’ai jamais osé ouvrir ces tiroirs sauf celui où il y a les dominos et les bougies. Alors je m’approche et ouvre un tiroir au hasard, il y avait une fleur séchée, une rose du jardin peut-être, quelques stylos des lettres et un carnet. Sans hésiter, je prends les lettres et le carnet. Je m’assois au milieu de la cabane sur le sol, il doit être onze heures du matin, les oiseaux chantent, le ciel : bleu comme toujours. J’ouvre le carnet sans savoir à qui il appartient, je ne reconnais pas l’écriture, pas de nom rien. Quelques vers gribouillés au stylo bleu et puis ce texte :

 

Elle était assise sur un rocher, dans ses mains un carnet. C’était un carnet bleu de cent pages environ que sa mère lui avait offert l’été dernier. Le carnet était tout corné, les pages abîmées. Elle regarda le ciel bleu, la mer calme, puis se pencha sur son carnet.

Un instant plus tard, son jeune frère arriva en courant. Il voulait de l’aide pour son château de sable. Elle fit un signe de la tête voulant dire oui et le jeune frère repartit aussitôt. Elle se retrouva à nouveau seule sous le soleil d’été. Assise sur ce rocher, les pieds sur le sable chaud dans une main le carnet, dans l’autre le stylo, la tête pleine d’idées mais aucun mot pour les écrire.

Plus tard les parents décidèrent qu’il était tant de partir.

Lorsque dix ans plus tard, elle entreprit de se souvenir (lorsque dix ans plus tard j’entrepris de me souvenir), le passé apparut comme ébloui par les soleils d’étés. Puis petit à petit les détails revinrent : le rocher, le carnet, les pages abîmées, le ciel bleu, la mer calme, le petit frère, le château de sable, puis le carnet qui flotte dans l’eau dans lequel elle avait écrit (dans lequel j’avais écrit).

Elle demeura tremblante un long moment devant la page blanche (et je demeurai tremblante un long moment devant la page blanche).

2008.

Je ne sais pas qui a pu écrire ce texte, je lève la tête, regarde par la fenêtre et imagine cette fille au carnet bleu. Quand je reprends mes esprits je m’aperçois qu’une date est inscrite à la fin du texte : 2008. Je comprends alors que ce carnet appartient à ma grand-mère. J’ai envie de pleurer, je suis le seul enfant à savoir qu’elle est mourante. A son tour elle va nous abandonner. C’est quelque chose que je ne peux pas accepter. Cette idée déclenche en moi une sorte de rage, je veux tout casser, je veux cogner les murs, hurler, mais mon corps est lâche. La vie est injuste. Soudain ma mère entre dans la cabane et vient s’asseoir à côté de moi.

-Je sais que tu as de la peine, moi aussi. La vie est ainsi faite, nous…, elle soupire, nous n’y pouvons rien. Elle attrape ma main, me regarde dans les yeux et reprend, nous devons l’accepter même si au fond nous savons que nous ne pourrons jamais le supporter. Tu sais, mon fils, je suis en colère tout comme toi, je vais perdre ma mère. On n’est jamais prêt à perdre quelqu’un que l’on aime. Alors il faut profiter du moment présent, passer du temps auprès d’elle. Et ne penser à rien d’autre qu’au moment présent.

Elle m’embrasse sur le front, se lève, et en sortant de la cabane me dit : «  nous t’attendons ? ».

Je luis dis oui et elle retourne dans la maison. Je prends les lettres et le carnet, je ne veux pas les lire à l’insu de ma grand-mère, je préfère qu’elle nous les lise. Je retourne à mon tour dans la maison, monte les escaliers silencieusement, entre dans le grenier, je n’ose pas la regarder. Elena lui tend une feuille, et mamie lit le texte. J’écoute passif et sans  vraiment l’entendre. Je l’observe cette femme, qui à de nombreuses reprises m’a gardé, accueilli pendant les vacances, prêté des livres, soigné mes genoux écorchés. A la fin de la lecture, Yasmine dit qu’elle a faim, alors grand-mère décide qu’il est tant de rejoindre tante Jeanne dans la cuisine. Ils sortent tous, j’en profite pour placer dans le carton ouvert le carnet et les lettres que j’avais trouvées dans le cabanon. Je sors du grenier et trouve grand-mère dans les escaliers, j’attrape sa main, elle me sourit et nous allons ensemble rejoindre les autres.

 

*

Eléonore

 

Je suis au premier étage en train de mettre Anna dans son berceau quand je les entends descendre. J’attends un peu pour vérifier qu’Anna dort bien. Puis je sors et au moment de prendre les escaliers pour me rendre dans la cuisine, je m’arrête et prends ceux qui mènent au grenier. J’entre et me dirige vers le carton ouvert, à l’intérieur un carnet, des lettres et des pochettes plastiques. Je prends les lettres. Je regarde  les enveloppes, sur nombreuses d’entre elles je remarque l’adresse de Tante Nejla, la grande amie de maman. D’autres sont des cartes que mes parents s’offraient pour la Saint-Valentin ou leur anniversaire de mariage. Mais l’une des enveloppes est blanche, rien est noté, pas d’adresse, pas de nom. Je n’ose pas, ai-je le droit de l’ouvrir et de lire ce qui est à l’intérieur. J’hésite, non, je n’ai pas le droit. Je m’apprête à les reposer quand soudain j’ouvre l’enveloppe et attrape la lettre. Je m’aperçois qu’il y a deux lettres. Que suis-je en train de faire, je devrais attendre que ma mère …, mais peut-être qu’elle ne voudrait pas la lire alors :

 

A toi,

 

Je t’écris aujourd’hui, le jour de mes neuf ans, car aujourd’hui ils se sont disputés, oui encore une fois. J’aimerais tant ne pas comprendre, ne pas savoir, pourquoi ils se disputent. Comme tous les enfants, on imagine que je souhaite que mes parents restent inséparables, mais c’est faux. Est-ce mal ? Je préfèrerais qu’ils se séparent. Ai-je tord ? Tous les jours ils se déchirent, se disputent. Peu leur importe qu’il y ait ou non des spectateurs devant leurs scènes théâtrales. Peu leur importe que leurs enfants soient témoins de leur haine. Parfois je me dis que je ne voudrais pas avoir de parents pour ne pas avoir à choisir avec lequel des deux je voudrais vivre. Parfois je me surprends à espérer que tout s’arrange pour ne plus avoir à choisir avec lequel des deux je devrais vivre. C’est pour cela que je t’écris aujourd’hui.

Pourrais-tu me répondre ? Ai-je le droit d’espérer ? Y aura-t-il des jours meilleurs, des jours de bonheur ?  En tant qu’enfant dois-je leur dire « séparez-vous et qu’on en parle plus ».

Sache que dans le trouble et le désespoir de mon enfance perdue, j’attends ta réponse.

 

Toi.

1994.

Sans réfléchir, je saisis la deuxième lettre et m’empresse de la lire mais :

-Eléonore on passe à table !

-Oui, oui j’arrive !

 

Cher toi,

 

Je te réponds enfin, aujourd’hui le 15 avril 2009. tout d’abord sache que, oui, il y a eu des jours de bonheur, des jours meilleurs, je peux te l’affirmer : j’ai été heureuse. Le bonheur est difficile à atteindre et quand enfin on l’a touché du doigt, on en devient dépendant, on ne veut plus vivre sans. C’est vrai, ils se sont séparés. Pour nous trois, leurs enfants, ça n’a pas été facile tous les jours. Je te rassure, tu n’as pas eu à choisir, ils l’ont fait pour toi. Malgré tout nous nous sommes toujours aimés et ça continuera. Le manque d’une enfance restera toujours gravé en moi, j’ai grandi trop vite c’est vrai, mais aujourd’hui je suis une adulte responsable. J’essaie de construire ma vie et j’essaie d’éviter les erreurs de mes parents. Je me suis jurée que le jour où j’aurais des enfants, ils seraient heureux, et n’auraient à se soucier de rien. Un enfant n’a pas à penser aux factures, à savoir si elles sont payées ou pas. On n’a pas le droit de demander à un enfant s’il pense que ses parents doivent se séparer. L’enfance est un monde à part, un monde libre de bonheur.

Quinze ans après je te réponds enfin, tu peux t’endormir paisiblement car l’avenir sera doux. Sache que dans la tranquillité de la vie actuelle, je ne t’oublie pas, je n’oublie pas notre enfance perdue car grâce à elle je garde les pieds sur terre.

 

Nous.

 

  J’entends des pas dans les escaliers alors je jette les lettres et l’enveloppe derrière un carton et cours au premier étage. J’arrive devant la porte de la chambre où se trouve Anna, je vois Nino, il monte tête baissée, il me voit à son tour et dit : « On mange maman ». Nous allons ensemble rejoindre le reste de la famille. Pendant tout le repas, je me demandais pourquoi ma mère avait-elle écrit ces lettres. Je savais que mes grands-parents s’étaient séparés, mais je ne savais pas exactement ce qu’avaient vécu ma mère, ainsi que mes oncles, à ce moment là.  Quelle enfance ma mère a-t-elle eu ? Mon père parlait souvent de son enfance, de sa jeunesse en Algérie. Mais ma mère ne nous disait rien. Et aujourd’hui va-t-elle vraiment raconter à ses petits enfants son passé ? Elle qui est si réservée en est-elle capable ? Au fond ça ne m’étonne pas, elle qui sait si bien cacher la mort qu’elle nous ait caché sa vie ! Que savons-nous, mes frères et moi sur notre mère ? et…

-Eléonore, Eléonore, tu m’entends ?

-Oui pardon maman,

-Anna pleure, je peux aller la voir si tu veux.

-Non je vais y aller, elle doit avoir faim.

 Je pars en direction de la chambre où se trouve Anna, et jusqu’à ce que j’arrive aux escaliers je sens le regard de ma mère sur moi. Je me souviens encore du jour où elle nous a apprit qu’elle était mourante. Ma mère ne fait jamais les choses à moitié, elle avait organisé un grand repas familial. Son amie Nejla était présente avec son fils, il y avait mes deux frères et leurs femmes, mes oncles et mes tantes, mon époux et moi-même. Les enfants avaient mangé avant nous et jouaient dans le jardin, Arezki était avec nous. L’ambiance était comme toujours quand nous nous réunissions festive, joyeuse. Aucun d’entre nous n’imaginait une seconde ce qui allait suivre le dessert. Malgré son âge, elle avait tenu à préparer elle-même le repas, et le dessert. Une tarte aux citrons non meringuée car elle n’aime pas vraiment la meringue. Nous venions juste de terminer quand :

-Mes enfants, écoutez-moi, ce que je dois vous dire maintenant n’est pas une chose facile à dire, et à entendre.

A ces mots j’ai tout de suite compris, la chair de poule envahit alors mon corps et depuis ce jour elle n’est jamais vraiment repartie.

-J’ai longtemps réfléchi à comment j’allais bien pouvoir vous le dire, d’un autre côté il n’y a rien de surprenant pour une vieille femme comme moi. Je … je vais mourir, les médecins ne me laissent que quelques semaines…

Nejla hurla, Arezki s’enfuit dans la cabane en pleurant, mes oncles se levèrent et prirent ma mère dans leur bras. Plus personne ne parlait. Plus un son, le silence, le néant, la mort ! j’aurais voulu que mon cœur s’arrête mais il a continué. Mon mari attrapa ma main, lui qui depuis la naissance d’Anna ne me touchait plus.

- Je le sais depuis une semaine. Je croyais qu’être arrivée jusque là aussi vieille m’épargnerait la maladie, je me trompais, peu importe ce que j’ai, je préfère appeler ça le cancer du chagrin.

Quand j’entre dans la chambre, Anna s’arrête de pleurer, elle tend les bras, son visage est tout mouillé. Je la serre contre moi et je me demande qui réconforte qui. Le cancer du chagrin, certainement à cause de la mort de papa. Je redescends et passe par la salle à manger, là où tout le monde est, avant d’entrer dans la cuisine. Ma mère discute avec Arezki :

-Je devais avoir treize ans, c’était l’été. Si je me souviens bien je venais de finir un livre d’Agatha Christie. A ton âge, j’avais déjà lu tous les Agatha Christie qui se trouvaient dans notre bibliothèque ! Une passion qui me venait de ma mère. Comme je ne savais plus quoi lire, je suis allée devant la bibliothèque après un court instant, j’ai commencé à fouiller. Je cherchais un livre particulier, je voulais lire quelque chose qui me passionnerait au point de ne pas vouloir finir de le lire. Ma mère me voit faire et me demande « que fais-tu ? ». Je lui réponds que je cherche un livre que j’ai terminé l’autre. Alors elle me regarde un instant, sourit et me demande de la suivre dans sa chambre. Elle s’approche de sa table de chevet, ouvre le tiroir et en sort un livre. Elle me le tend : « c’est ta tante qui me l’a prêté, je l’ai fini, tu peux le lire, je suis sûre qu’il va te plaire.

-Quel était le livre grand-mère ?

-Une Vie de Guy de Maupassant, quand j’ai vu le titre, j’ai dit à ma mère « j’espère que c’est pas une histoire à l’eau de rose ! », elle m’a répondu « lis-le et tu verras ». L’as-tu déjà lu ? 

-Non.

-Je te le conseille Arezki.

Je n’avais jamais entendu cette histoire. Pourquoi ?

 

*

Bryan

 

Ils pensent que je ne sais pas. Mais je ne suis pas bête, moi. Pourquoi ne pas nous dire l’inévitable ?

-Les enfants, j’ai besoin de l’un d’entre vous pour écrire une lettre qui veut bien m’aider ?

-On ne va pas dans le grenier, mamie ? Interroge Aurore.

-Pas tout de suite, je dois écrire une lettre, ceux qui veulent, peuvent aller jouer en attendant.

-Moi, mamie je veux bien t’aider à écrire ta lettre.

-Toi, Bryan ? Tu as une bonne orthographe ? Tu ne fais pas de fautes et tu as une belle écriture ?

-Oui, mais si tu veux, je peux t’aider à faire le brouillon et ensuite quelqu’un d’autre le mettra au propre.

-C’est d’accord.

Nous allons nous installer dans le bureau. Elle me donne une feuille et un stylo.

-A qui écris-tu une lettre, mamie ?

-A tante Nejla. Elle doit venir dans deux semaines.

-Pourquoi lui écris-tu si elle vient ?

-Et bien entre elle et moi c’est une vieille tradition, nous nous écrivons malgré tous les autres moyens de communication existant depuis la fac. Rien ne peut remplacer la texture du papier, le plaisir de découvrir dans la boite aux lettres un courrier qui nous est adressé. Une enveloppe originale ou très simple, l’adresse écrite à l’encre et non pas dactylographiée. Tu sais, je conserve toutes les lettres que je reçois et un brouillon de toutes celles que j’envoie. Malheureusement aujourd’hui, écrire est devenu, pour mes vieux doigts, pénible.  Bon, tu es prêt ?

-Oui

-Chère Nejla…

-Est-ce que j’écris la date ?

-Ah ! oui, oui

-Donc, Chère Nejla virgule. A la ligne et saute une ligne. Ma main vieille et fatiguée peine tellement à t’écrire cette lettre

- Peine tellement à t’écrire cette lettre

-Que c’est mon petit-fils Bryan qui le fait, point !

-Bryan qui le fait.

-Je t’écris car tel que je te connais virgule … tu vas encore oublier d’acheter tes billets de train

-D’acheter tes billets de train

-Car tel que je te connais, virgule tu as déjà oublié que tu venais

-Attends, attends pas trop vite mamie !

-Où en es-tu ?

-Je te connais virgule

-Tu as déjà oublié que tu viens … passer quelques jours … à la maison, point !

-A la maison.

-Le temps passe vite, virgule nous avons aujourd’hui quatre-vingts ans point.

-Ah ! oui, elle aussi elle a ton âge ?

-Oui. Je peux continuer ?

-Euh, oui.

-Comme disait souvent ton fils, deux points … ouvrer les guillemets les deux vieilles nous enterreront …

-Deux vieilles …

- Tous, fermer les guillemets, et point

-Tous, c’est bon.

-On ne peut pas dire … qu’il n’a pas ton humour point.

Je ne savais pas un tel humour à ma grand-mère, tout au long de l’écriture de cette lettre, j’avais l’impression de découvrir une nouvelle personne. Quand nous avons eu fini, elle a prit le brouillon et la lut pour vérifier qu’elle n’avait pas oublié de préciser quelque chose à son amie.

-Te souviens-tu du temps passé, toi qui oublie tout ? De notre rencontre alors que nous n’avions que seize ans. Comme c’est loin, nous étions insouciantes. Et puis nos années à la fac, t’en souviens-tu ? Tes amours tourbillonnants avec lesquels tu perdais la tête ! Nos fous-rires pour des riens. Si on venait à rire comme ça aujourd’hui, on finirait à coup sûr à l’hôpital ! Je me souviens des jours où l’on se promenait en ville, à Aix-en-Provence, avec un beau soleil d’été. Aujourd’hui marcher est devenu pénible. Et oui je ne suis qu’une vieille rabougrie, à la tignasse blanche et aux mains pleines d’encre de mes écrits passés. Mes yeux sont tombés sous mes rides. Mes gestes sont lents, ma voix parfois me laisse tomber et ma vue ne voit plus que les belles choses. Je voudrais parfois avoir encore vingt-quatre ans, rien que pour avoir un corps en parfaite santé, et puis pour avoir encore mon époux près de moi. Enfin, au moins je suis sûre que toi tu me comprends. Moi qui étais indépendante, aujourd’hui sans mes enfants et petits-enfants à mes côtés, je ne peux plus rien. Heureusement, nous avons nos souvenirs, quatre-vingts ans de souvenirs que je n’échangerai pour rien au monde contre un tant soi peu de jeunesse.

Enfin, je me suis un peu laissée emporter, je t’écrivais cette lettre pour te demander de ne surtout pas mourir sans moi car depuis qu’il nous a quittés, il ne me reste plus que toi, alors n’oublie pas et attends moi.

Tendrement,

 

Ton amie.

 

A la fin de la lecture, sans que je m’en rende compte, sans que je puisse empêcher les mots de sortir de ma bouche, je lui dis :

-Pourquoi lui dis-tu de t’attendre ?

-Comment ça ?

-Je le sais, je le sais mamie, toi aussi tu vas mourir.

Elle ne dit rien.

-Alors pourquoi lui dis-tu de t’attendre, puisque selon tes médecins dans quelques semaines tu ne seras plus là.

-Comment sais-tu cela ?

-J’ai entendu mon père au téléphone avec oncle Juba.

-Je…

-Pourquoi tu ne me l’as pas dit, pourquoi ?

-Je voulais éviter de te blesser, de te faire du mal, ton grand-père est parti il y a seulement un an.

Je pleure.

-Je te demande pardon.

Elle me prend dans ses bras, ses foutues larmes ne peuvent pas s’empêcher de couler, je ne peux pas les empêcher. Elle attrape mon visage entre ses mains, et l’essuie:

-Quoi qu’il arrive, je t’aime, je vous aime tous.

Je ne peux pas détourner mes yeux des siens. Je ne le veux pas.

 

 

*

Juba

 

En passant devant le bureau, j’aperçois ma mère serrant dans ses bras Bryan, tous deux ont l’air de pleurer. Je n’ose pas les déranger, cette image se grave alors dans ma mémoire comme une peinture immortelle, un tableau plein de lumière, la fenêtre derrière eux est ouverte et donne sur le jardin, sur le magnifique rosier. Je veux garder cette belle image toute ma vie, cette image d’amour sans condition, cette image de lumière douce et éternelle. Ils ne me voient pas, seuls sur terre, voient-ils l’amour qu’ils projettent autour d’eux, voient-ils la lumière qui les entourent ? Je les laisse. Je me dirige dans mon ancienne chambre, m’assoie sur le lit, les mains jointes je repense à mon père. Elena et Aurore l’ont très peu connu malheureusement. Les photos suffiront-elles à ce qu’elles ne l’oublient pas ? Et moi, vais-je l’oublier cet homme qui… J’ai toujours eu l’impression qu’il préférait Yani à moi. Mais jamais je n’ai osé lui demandé. Comme ma mère j’ai toujours été passionné par la littérature et par l’écriture. Quand j’avais seize ans, j’ai passé un mois à prendre des photographies et à décrire ces photos de manière poétique. Les lieux pris en photo étaient les lieux préférés de mon père, j’avais préparé une sorte d’album. Je voulais lui offrir pour son anniversaire. Je ne me souviens plus très bien mais cet album doit être quelque part dans le grenier. Mon père a sourit quand je lui ai donné, et il m’a dit merci. Quand Yani lui a offert son cadeau, une magnifique veste en cuir, il a quasiment hurlé de joie. Ma mère toujours très attentive à ce qui se passe autour d’elle, ce qui parfois est énervant,  avait remarqué ma déception. Elle m’expliqua que le cadeau que j’avais offert à mon père lui faisait plaisir sans aucun doute, mais l’écriture, la littérature ça n’avait jamais été son truc, il était, selon elle, trop terre à terre pour apprécier à sa juste valeur mon cadeau. Puis elle me dit que mon père m’aimait qu’il nous aimait tous les trois de la même façon et que je n’avais pas à en douter. Elle me demanda d’où m’était venue cette idée. Je lui expliquai qu’un jour je l’avais entendu parler avec tante Nejla d’un cours qu’elle avait eu à la fac où leur professeur leur avait demandé de se promener dans la ville et de photographier ce qu’ils voulaient et d’écrire au sujet de ces photos. J’avais pensé que ça pouvait faire un beau cadeau quand on a pas d’argent pour en acheter un. A cette époque, Yani avait vingt ans, il était étudiant et travaillait pendant les vacances dans un supermarché. Moi, j’étais encore au lycée, je ne travaillais pas et je ne me voyais pas demander de l’argent de poche à mon père pour lui acheter son cadeau d’anniversaire. Comme dit souvent Eléonore, maintenant que nous sommes nous-mêmes parents, il nous est plus facile de comprendre le comportement des nôtres. Mais parfois, je n’en suis pas si sûre. Plus tard, je décide d’aller dans le grenier mais en passant devant la fenêtre du couloir qui donne sur le jardin je ne peux m’empêcher de regarder. Bryan est sur la balançoire, l’air pensif, il regarde au sol, les autres jouent ; ils se courent après. Je ne vois pas Arezki. Quand je me retourne, je vois Yani, il revient apparemment du grenier, il n’ose pas me regarder comme-si je l’avais pris en flagrant délit de quelque chose. Aller dans le grenier, c’est fouiller dans le passé et l’on n’a pas vraiment envie que l’on nous voit fouiller. Alors je fais mine de regarder par la fenêtre et j’attends, j’attends pour être sûr que Yani n’est plus dans les parages, pour être sûr que personne ne me verra fouiller dans le passé. Quand j’entre dans le grenier, je remarque un carton ouvert au milieu de la pièce, d’autres cartons empilés les uns sur les autres, au fond il y a le vieux meuble, celui que ma mère détestait au point de l’enfermer dans le grenier. Mon père ne voulait pas s’en débarrasser, je ne sais pas pourquoi il y tenait énormément. Ce meuble-là est moche, oui moche ! Il se veut moderne mais on dirait plutôt qu’il a été oublié sur le plateau d’une série de science fiction complètement inconnue. Je sais que c’est dans ce meuble que maman a rangé certaine des affaires de mon père après sa mort et j’espère y trouver l’album que je lui avais offert. J’ouvre une des portes, il y a des classeurs, des objets quelconques et une boite, j’ai envie de l’ouvrir et je m’y apprête quand soudain j’aperçois l’album. Cela m’arrête dans mon action et je prends l’album, je m’assois dans un coin, derrière des cartons. La première photo de l’album est celle de notre maison, mon père l’a construite lui-même et il en a toujours été fier. Je me ballade à travers cet album et de nombreux souvenirs me reviennent, comme la fois où j’ai pris la photo du Parc Jourdan et que j’ai rencontré cette fille.   

 

Elle était mignonne et j’avais réussi à avoir son numéro de téléphone, ce qui pour moi, à cause de ma timidité, était un exploit. J’avais oublié le texte que j’avais écrit en accompagnement de cette photo :

C’est un parc agréable dont les arbres, souvent tristes, nous regardent. C’est un parc pas très grand dans lequel, j’aime me perdre souvent. Avec sa verdure, son bassin toujours trop grand, ses graffitis sur les murs, ses passants, je le dis : c’est un parc vivant. Le ciel est son toit parfois bleu, parfois gris, parfois même sous la nuit il accueille nos sentiments. Il se veut beau mais il est laid, c’est un parc comme les autres pour tous ceux qui le regardent les yeux fermés, mais si tu ouvres bien tes yeux tu verras tout simplement le Parc Jourdan.

 

Tout à coup quelqu’un entre dans le grenier, je ne sais pas qui c’est, j’ai peur que l’on me voie. Du bout du doigt, je repousse doucement la porte du vieux meuble et me colle contre le mur derrière les cartons, mes genoux sont repliés et j’essaie de ne pas faire trop de bruit en respirant. J’entends que la personne fouille dans le carton, elle soupire, serait-ce ma mère ? J’entends alors un bruit de papier. Je me demande si elle, cette personne qui qu’elle soit, va rester longtemps. Je me sens mal à l’aise, et culpabilise d’avoir fouillé dans le passé surtout si on venait à me surprendre. Je n’entends plus rien, peut-être que la personne est partie, comment savoir ? J’essaie alors de me lever lentement, très lentement, sans bruit, pour voir, vérifier s’il y a quelqu’un dans la pièce. Surprise, c’est ma mère.

 

*

Grand-mère

 

Me revoilà dans le grenier. Dans le carton ouvert, il y a un carnet et des lettres. En m’approchant, je m’aperçois que ce carnet est à moi et que se sont mes lettres, les copies des lettres que j’envoie. Qu’est-ce que ça fait là ? Je me rappelle alors d’avoir vu Arezki mettre quelque chose dans ce carton avant le repas. Un soupir s’échappe de moi. Je prends le carnet, le feuillette rapidement, puis je sors une feuille de la pochette plastique qu’Aurore a trouvé tout à l’heure. Le texte sous mes yeux, ne me dit rien, je n’ai pas le souvenir de l’avoir écrit.

 

Ils écrivent tous, derrière nous, trois jeunes filles. Elles ont l’air de travailler, où sommes-nous ? Un pub dans le centre ville d’Aix. Les filles derrière nous rigole, elle nous surveille du coin de l’œil. L’une d’elles s’est levées et a quitté la table. Chacun d’entre nous observe, scrute le décor et les trois jeunes filles, à regarder mes camarades, j’ai dû mal à croire que nous sommes discrets dans nos observations. Une télévision écran plat envoie de la musique, quelqu’un chantonne. Nous sommes bien loin du bistrot de quartier … « on récolte ce que l’on sème » chante Tryo, et moi, que vais-je récolter à la fin de ce texte ? Et bien, un instant de ma vie qui ne sera pas perdu.

 

Le 1er avril 2009.

 

Quel texte ! C’est pour ça que je l’avais oublié ! Je ne l’aimais pas. J’entends un bruit derrière les cartons, peut-être qu’il y a des rats. Je suis assise sur le sol, et là je me sens bien, un peu fatiguée, j’ai envie, j’ai besoin de m’endormir. Je laisse ma tête glisser sur un carton, je ferme mes yeux. Une sieste avant que les enfants reviennent, une petite sieste. Je rêve, et dans ce rêve je vois mes parents et lui, Arezki mon mari. Quel doux rêve, en plein ciel…

 

*

Juba

 

Elle semble endormie, je pose l’album et m’approche d’elle. Je l’appelle : « maman, maman ? », elle doit dormir profondément. « Maman, tu dors ? », plus je m’approche et plus mon corps tremble. Je secoue son bras mais elle ne réagit pas, alors je secoue plus fort, mais aucune réaction. Je reste là pétrifié, et je regarde cette femme, ce corps sans vie. Yani arrive. Il me regarde, puis jette un coup d’œil à maman. Il comprend, et se jette sur elle en criant. Alerter par les cris le reste de la famille arrive, Eléonore en voyant notre mère frappe la porte de son poing qui se met à saigner. Jeanne empêche les enfants de venir. Yani pleure, moi je suis resté immobile. A la même place. Rester ici. Ne plus bouger. Vivre ? Voir une vie disparaître. Après ça comment continuer.

Après qu’ils aient emporté son corps, je suis resté dans le grenier. D’ailleurs je ne crois pas en être sorti, je ne crois pas avoir bouger. Mon ex-femme, Kahina est là, elle vient vers moi, m’embrasse tendrement. Je ne réagis pas, elle attend un instant puis descend. Je retourne vers le vieux meuble et en sort la boite. A l’intérieur, quelques photos, et un poème de la part de ma mère :

Ses yeux tombants

Lui donne un air malheureux

Mais son regard troublant

Illumine ma vie pour des jours heureux

 

Sa voix hésitante

Lance parfois des mots pessimistes

Mais ces lèvres apaisantes

Oublient, après chaque baiser, tous ces mots tristes

 

Son sourire charmant

Que toujours il me tend

Son regard enivrant

Que j’aime tant

Et son merveilleux rire

Sont, en réalité la seule muse qui me permet d’écrire.

 

Le 30 septembre 2064.

 

J’éteins la lumière en sortant.

 

*

Eléonore

 

Ma main me fait souffrir mais pas autant que mon cœur, pourquoi aujourd’hui ? Les enfants sont dans le jardin avec Jeanne et Kahina. Je décide de retourner dans ce foutu grenier pour ranger les lettres que j’ai jetées plus tôt dans la journée. C’est là qu’elle était, là que son corps s’est endormi. Je rentre, et évite de regarder le carton sur lequel sa tête reposée. Je trouve les lettres et les remets à leur place. Je ne peux m’empêcher de prendre l’enveloppe où l’adresse de grand-mère est inscrite.

 

Le 6 mai 2020,

 

Chère mère,

 

Aujourd’hui, il fait beau. Le jardin est en fleur et ta petite-fille y joue. D’ici je la vois sur la balançoire la tête dans les nuages comme à son habitude. Elle porte la jolie robe que tu lui as offerte pour son anniversaire. Le chien est assit en face d’elle et la regarde se balancer sans cesse. J’entends au loin les enfants des voisins ils s’amusent à chanter des comptines, le chat dans le salon miaule pour un peu d’attention. Mais ce que je n’entends pas c’est ta voix, ce que je ne vois pas c’est toi. Demain j’irai au marché, tu sais celui des fleurs, j’achèterai quelques lys puis je les mettrai dans un vase, le vase bleu que tu aimes tant. Et je poserai ce vase sur le buffet à côté de ton portrait. Bien souvent quand je ferme mes yeux, je crois entendre la voix de papa, et bien souvent aussi, j’attends près du téléphone que tu m’appelles, j’espère que tu le feras. Voudrais-tu le faire ?

Hier matin, après le petit déjeuner, j’ai découvert devant ma porte un chaton. Il miaulait, il devait avoir faim, je l’ai recueilli. Tu sais à quel point j’aime les animaux. Tu sais aussi à quel point tu me manques maman ?

Ta fille qui t’aime.

 

 

 

*

« Si quelques heures font une grande différence dans le cœur de l'homme, faut-il s'en étonner? Il n'y a qu'une minute de la vie à la mort. »

Aristote.

 

Priscilla



24/06/2010
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