Les Mots chantant

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Une Goutte de pluie, Partie 1 Le Temps passé, du recueil Extraits de vies

Une Goutte de pluie

 

Je ne connais pas bien leur histoire, tout ce que je sais, on me l'a raconté. Lui, je ne l'ai pas connu, j'ai vu quelques photos. Des photos en noir et blanc avec une large bordure blanche, des photos jaunies par le temps, des photos aujourd'hui perdues. L'une d'elles les montre tous deux marchant dans les rue de Bône. Elle lui tient le bras, ils ne regardent pas l'objectif, ils regardent devant eux. Ce doit être en hiver car ils portent des manteaux. Ils ont l'air heureux. La photo a été prise, je crois, quelques temps après leur mariage.

Elle est née en 1929 à Boukhadra, en Algérie. Lui, il est né à Tunis, en août, tout ce que je sais c'est qu'elle était plus jeune que lui, onze ou douze ans de différence. Ils sont tous les deux enfants d'immigrés italiens.

Ils n'étaient pas promis l'un à l'autre. A leur première rencontre, Yvette avait douze ans. Il ne l'a probablement pas remarqué, mais dès l'instant où Yvette a vu Roch, elle a su que c'était avec lui qu'elle voulait vivre. Puis les années ont passé la Première Guerre Mondiale, la Seconde Guerre Mondiale, ils ne se sont pas revus. Pendant toutes ces années, Yvette est restée seule, elle vivait toujours chez ses parents.

Un jour, en 1958, alors qu'elle avait 29 ans, Roch est venu car la fille aînée de la famille T. lui avait été promise avant son départ à la guerre. Il avait sous ses yeux toutes les filles de la famille. Lorsque son regard s'est posé sur Yvette, la benjamine, il a dit : « C'est elle que je veux, c'est elle que je veux épouser ».

De leur union, huit enfants sont nés. Six filles et deux garçons. Les trois premiers enfants sont nés en Algérie avant l'Indépendance : Joëlle, l'aînée, Anne-Marie, Jean-Baptiste. Puis à Marseille sont nés : Antoinette, Patricia, Agnès, Béatrice et Franck.

Je ne parlerai pas de la Guerre d'Indépendance. Comme de nombreuses familles de Pieds-noirs, ils sont arrivés en France dévastés, pour eux c'était clair : ils avaient perdus leur vie, on leur avait enlevés leur biens. Ils avaient été bercés pendant toute leur vie par les mensonges. Ils étaient persuadés de posséder quelque chose que leurs dirigeants eux-mêmes ne pouvaient pas posséder : la terre, la vie, la liberté d'un pays entier.

A Marseille, dans le troisième arrondissement, ils possédaient une boulangerie-pâtisserie La Reine Claude. Roch était considéré dans tout le quartier comme le meilleur boulanger-pâtissier. Ils avaient tout pour être heureux à nouveau. Mais le bonheur est une goutte de pluie qui s'évapore aux premières éclaircies.

 

Priscilla



28/08/2013
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